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Le blog d'une cyberfromagère

Je suis Graindorge

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Dimanche 19 février dans On Va Déguster sur France Inter,  François-Régis Gaudry recevait Véronique Richez-Lerouge, journaliste spécialisée en fromages et en produits laitiers. L’émission, intitulée Et si les Appellations d’Origine Protégée ne protégeaient plus nos fromages ? aborde notamment la question du rachat de productions de fromages AOP par le mastodonte lactique Lactalis.

C’est quoi un fromage AOP ?

Pour expliquer simplement ce qui a été dit, et que Véronique Richez-Lerouge développe bien mieux que moi dans ses ouvrages, je tente de vous résumer la situation. Aujourd’hui en France et en Europe, certains fromages dits AOP doivent remplir un cahier des charges bien précis pour avoir le droit de s’appeler Camembert de Normandie, Cantal, Morbier ou encore Reblochon. Il existe 45 fromages AOP en France. Délimitation de l’aire géographique, choix des races d’animaux, taille, poids, forme du fromage ou encore temps de coagulation, d’égouttage, d’affinage, de stockage des produits sont autant de critères imposés par ces cahiers des charges. Les contraintes à respecter sont complexes, nombreuses, et peuvent évoluer dans le temps…

Maintenant que vous comprenez mieux ce que sont les fromages AOP, revenons-en à ce que Véronique Richez-Lerouge est venue défendre lors de cette émission.

Dans AOP, il y a un P pour Protégée. Aucun souci à se faire me direz vous, les AOP sont là pour sauvegarder notre patrimoine et nos savoir-faire. Je ne sais pas dans quel monde vous vivez, mais dîtes moi où c’est, je veux venir avec vous et je pense que Véronique aussi.

Car non, les fromages AOP ne sont pas plus protégés que les autres, et c’est même bien le contraire. Ces fromages attirent les groupes de l’industrie du lait. Sachez qu’aujourd’hui, les deux-tiers de la production des fromages AOP sont détenus pas des groupes industriels comme Lactalis, Savencia ou encore Sodiaal.

Comment font-ils et en quoi cela pose-t-il problème ? Ces groupes rachètent des exploitations qui fabriquent du fromage AOP. Ils continuent alors à produire le fromage de ces exploitations. Puis ils rachètent d’autres exploitations, et encore d’autres et puis d’autres. Alors à un moment, eh bien ces groupes deviennent majoritaires dans la production. Vous vous souvenez, je vous disais que les cahiers des charges sont évolutifs ? Alors, si Lactalis en a un peu marre que le cahier des charges de tel ou tel fromage soit trop restrictif, le produit fini trop cher à fabriquer et bien ils peuvent tout simplement œuvrer (j’entends par là activer le bouton lobby, lobbyistes, lobbyisation) pour assouplir un peu les contraintes sur ces produits car le marché, c’est eux pardi ! Résultat ? Des fromages que l’on standardise, que l’on pasteurise, que l’on ridiculise. Des employés qui exercent à présent leur emploi sous les ordres de Directeurs Généraux qui pourraient travailler dans le Livarot comme dans le shampoing. Des productions fromagères énormes qui noient les exploitations plus petites et certaines fermes. Des prix tirés vers le bas qui vous font penser à vous que vous n’avez pas le choix, que vous devez acheter votre fromage chez Leclerc, car c’est trop cher en fromagerie.

Quand Graindorge vend Papi et Papa

Il y a encore beaucoup à dire sur ce sujet, et il sera sûrement l’occasion d’en reparler ici. Mais je voulais vous causer de Graindorge, car il en est question dans l’émission de François-Régis Gaudry. Cette fromagerie est située à Livarot (Calvados). J’ai eu l’occasion de la visiter en aout 2012. C’était déjà quelque chose de très gros, vraiment très gros. La Fromagerie Graindorge, créée en 1910 par Eugène Graindorge fut reprise par son fils Bernard, puis par Thierry, fils de Bernard et petit-fils d’Eugène. Une fromagerie familiale s’il en est. Et puis en 2016, c’est le groupe industriel Lactalis qui prend les rênes de l’entreprise. Je ne vous précise pas que Lactalis n’est pas le fils de Thierry…

Tout ceci donne à penser, donne à débattre. Moi, ça m’a fait me demander ce qu’il doit ressentir ce Thierry Graindorge aujourd’hui. Ce que c’est que de vendre l’entreprise familiale à Lactalis, au fond de lui, dans son cœur de fils de Bernard, petit-fils d’Eugène. Ce que c’est que de vendre un lieu et des vies aussi. Parce que Michel qui pose les lèches sur les Livarot Graindorge, qui le fait depuis plus de 10 ans, eh bien maintenant il travaille pour Lactalis. Voilà, c’est plié Michel, c’est comme ça, c’est la loi du chèque à plusieurs zéro. Les plus cyniques (ou réalistes peut-être) d’entre-vous diront qu’il s’en fiche Thierry, qu’il a du pognon !

Je me suis demandé s’il avait fait ça pour partir à Copacabana, Thierry. Ou s’il avait fait ça pour permettre à son exploitation de devenir plus grande, plus solide et plus prospère pour les gens qui y travaillent tous les jours, alors que lui partirait à la retraite sans que ses enfants veuillent prendre le relai. Est-ce que c’est pour maintenir cette entreprise à flot et permettre aux locaux de garder leurs emplois ? Est-ce que c’est un argument tout ça ? Est-ce que l’on peut toujours dire que l’on “sauve des emplois” pour un final installer la filière du fromage dans une précarité identitaire forte ? Je ne sais pas, je me dis que c’est surement plus compliqué que ça. Que je ne connais pas Thierry et que Thierry c’est surement un peu plus que l’homme qui a vendu Graindorge à Lactalis. D’ailleurs, Graingorde c’est son nom à Thierry. Thierry Graindorge. Le Graindorge de Lactalis.

Alors cette histoire n’est pas totalement celle du pot de terre contre le pot de fer. Il y a sûrement longtemps que la Fromagerie Graindorge n’est plus une petite exploitation. Je me rappelle avoir entendu, déjà en 2012, quelques critiques des gens de là-bas à l’encontre de cette “usine à fromages”. On ne devient pas bankable pour Lactalis par hasard, sans volonté de le devenir. Tout ceci relève d’une succession de décisions prises par cette fromagerie au fil des ans.

Pardonnez-moi parce que j’ai pêché

Je me suis demandé ce que j’aurais fait moi à la place de Thierry. Et soudain j’ai repensé à quelque chose qui m’est arrivé en décembre dernier. J’ai reçu un message provenant d’une agence de publicité et communication. Intéressée par mes écrits et mon parcours littéraire / communicationnel / fromager, cette structure souhaitait que nous collaborions ensemble. A la recherche d’un rédacteur pour un client dans le domaine du fromage, l’agence me proposait de rédiger quatre articles par mois, à 450€ (brut) l’article avec photo. La belle aubaine ! Quelle joie ! Vraiment, j’étais fière et motivée ! Écrire sur le fromage et être payée pour ça, me voilà sur les rails de mon rêve ! Et quand l’agence m’annonce que son client est Savencia, eh bien croyez-le ou non, je n’ai pas sourcillé. Savencia c’est Saint Albray, Caprice des Dieux, Bresse Bleu, Tartare, Maroilles Fauquet, Epoisses Berthaut, etc. Savencia c’est un chiffre d’affaires de 4,418 milliards € en 2016. Et moi, non, je n’ai pas sourcillé. Je m’entends encore dire, lors d’un entretien téléphonique avec trois personnes de l’agence, que je savais “m’adapter”. J’ai répondu cela quand une Directrice Éditoriale m’a demandé si ça ne me gênait pas que ce ne soit pas “des petits producteurs”. Je sais m’adapter. Oui, j’ai dit cela. J’avais des p’tits sous dans les yeux.

J’ai dit cela ce jour là au téléphone parce que je ne suis pas uniquement une fille sur un blog. Je suis une fille de 32 ans qui aimerait réaliser ses projets, acheter un foyer avec son compagnon et de temps en temps partir respirer le vent de l’Islande. Alors oui, quand on m’a proposé 1800€ (brut) pour écrire quatre articles par mois sur le fromage, je voulais dire oui. Ça me laissait le temps de faire encore d’autres choses pour gagner de l’argent, en plus. Je voulais tellement ça.

Ça ne s’est pas fait. Le client a voulu un journaliste senior, pas spécialement féru de fromages. Mais moi j’allais vraiment accepter d’écrire pour Savencia, s’ils avaient bien voulu de moi.

Alors je me dis: suis-je une horrible personne ? Suis-je une vendue ? Aurais-je eu du mal à défendre ma position une fois l’argent encaissé et les articles publiés ? Alors je sais bien que dans mon cas, cela ne concernait que moi et à peine quelques milliers d’euros. Je n’ai pas d’employés, je n’embarque personne avec moi quand je signe avec cette agence, avec Savencia. Et pourtant. J’aurais été une petite part de tout cela et je me serais trouvé des excuses, comme tout le monde, comme quand je travaillais pour Total. J’aurais regardé les toits de Reykjavík en me disant que le jeu en valait la chandelle.

Je crois que je n’ai pas à juger Thierry. Je crois que je le plains car ce n’est sûrement pas ce qu’il avait en tête quand il a vécu cette passation, de père en fils. Je crois simplement que nous devons tous réfléchir à ce qui se joue ici . Réfléchir au fait que rien ne protégeait cette exploitation et que personne n’a fait le poids face à Lactalis. A ce qui se joue quand l’argent devient tout. Ce n’est pas la première fois que j’en arrive à ce constat, et que j’en parle ici. Réfléchir à ce qui est en jeu quand la finance est reine et que l’on a baissé les bras, que l’on se dit que le monde est comme ça un point c’est tout. A ce qui se joue quand un homme vend son nom et le passé de trois générations, parce que tout peut se monnayer. A ce qui se joue quand ce n’est pas bien grave d’acheter son fromage au supermarché et de laisser des groupes industriels s’emparer de nos AOP. A ce qui se joue quand nous ne nous étonnons plus de voir des kilomètres et des kilomètres de rayonnages de fromages et de yaourts dans tous les Monoprix, Auchan, Grand Frais, Super U, Carrefour ou Cora de France. A ce qui se joue quand je ne m’étonne pas que l’on puisse me payer 1800€ pour parler de fromage alors qu’une ferme se contentera d’un panneau de bois peint, accroché à un poteau en bord de route pour toute campagne de communication.

Je pense à ce que j’aurais pu écrire comme inepties pour m’acheter de jolis habits made in Bangladesh et me donner des airs poétiques face aux volcans et aux glaciers. Parfois, je me dis que les gens qui pensent comme moi sont inadaptés au monde actuel. Puis ensuite, je pense que c’est le monde d’aujourd’hui qui est inadapté aux gens comme nous et que nous sommes en réalité les plus nombreux. Vraiment les plus nombreux.

Si Lactalis est si grand, c’est que nous sommes individuellement trop petits et que nos têtes sont pleines de leurs rêves en plastiques.

Après avoir quitté le monde de la Communication, je découvre l’univers de la Fromagerie en tant que crémière-fromagère à Paris durant 3 ans. Aujourd’hui à mon compte, j’écris et je communique sur le fromage et l’art culinaire en général.

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