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Traverser l’Amérique en train

Publié le

Lorsque j’ai commencé à préparer ce voyage en Amérique, j’étais très excitée à l’idée de prendre le train nommé California Zephyr qui parcourt les États-Unis de Chicago à San Francisco. Son tracé évoque pour beaucoup la route des pionniers américains avançant d’Est en Ouest à la conquête du pays. Moi j’y voyais surtout l’occasion de traverser les terres des indiens.

J’ai préparé mon sac la veille du départ et suis allée faire mes courses au Harvest de Williamsburg pour me nourrir durant les 70h de train qui m’attendaient. Je savais que la nourriture à bord était assez chère et qui plus est vraiment mauvaise. Je suis partie avec les vivres suivants : un paquet de tortillas de maïs, des tomates cerises, un tube de moutarde, des tranches de tofu à la tomate, des Babibel, des barres de granola aux cacahuètes, de la banane séchée, deux avocats, des brugnons, des mandarines, de l’eau.

J’ai pris le métro avec mon énorme sac de Williamsburg à Penn Station. La chaleur de New-York était insupportable ce jour-là, je suis arrivée épuisée. Comme prévu, je me suis perdue dans cette immense gare et j’ai même réussi à arriver à la dernière minute sur le bon quai bien que je sois arrivée dans l’enceinte de Penn Station deux heures avant le départ ! On ne prend pas le train aux États-Unis comme en France. Il faut d’abord enregistrer ses bagages, qui sont ensuite acheminés vers la soute. Moi je n’ai rien compris de tout ça. De plus, il y a très peu de panneau d’affichage. La majorité des écrans passaient en boucle des spots anxiogènes tels que : comment repérer un terroriste, If you SEE something SAY something, mais également comment réagir en cas de tremblement de terre ou d’ouragan. C’est un peu stressée que j’ai fini par m’installer dans le train.

Comme je me trouvais à New-York et que le California Zephyr débute à Chicago, j’ai dans un premier tant dû rejoindre l’Illinois. J’ai pris le Lake Shore Limitied pour un premier voyage de 19h. Une traversée des états de New-York, Pennsylvanie, Ohio, et de l’Indiana.

A dire vrai, le voyage ne s’est pas bien passé. Le début s’annonçait agréable pourtant car les paysages sont très beaux le long de l’Hudson jusqu’à Albany. De magnifiques maisons au bord de la rivière me donnaient envie d’y séjourner un peu, lors de prochaines vacances en Amérique. Malheureusement j’ai pris le train en fin d’après-midi et la nuit est rapidement tombée. Il n’y avait dès lors plus rien a regarder. J’ai tenté de dormir un peu, mais je dois avouer que ce train n’est pas très confortable. Et puis nous sommes arrivés, vers minuit je pense, à Buffalo. C’est là qu’est entré un énorme monsieur plein de mauvaises manières, parlant très fort, se raclant le nez et la gorge et sentant le bacon froid. Il s’est assis à côté de moi. Il était vraiment énorme et je devais me coller à la fenêtre car ses fesses empiétaient grassement sur mon fauteuil. J’étais mal à l’aise, j’étais écœurée et contrariée. Alors quand il a commencé à regarder sur son téléphone, avec une loupe, des photographies de jeunes filles, j’ai vraiment eu envie de m’enfuir. Ce visage bleuté par la lumière du téléphone à moitié collé sur son œil, dans la pénombre d’un train de nuit… j’ai à ce moment là eu quelques doutes sur la suite de mon rêve Américain. J’ai attendu qu’il s’endorme en ronflant comme le buffle de Buffalo qu’il semblait être et je l’ai enjambé, non sans craindre qu’il ne se réveille subitement. J’ai pris mon duvet et suis allée me recroqueviller par terre dans un coin du wagon, là où l’on met les bagages. J’ai dormi en boule sur le sol, tout au bout du train, et me figurais être une nouvelle espèce de Clochard Céleste.

Pat la fenêtre arrière du Lake Shore Limited

Beaucoup des villes que nous avons traversées semblaient abandonnées, délabrées. Beaucoup de bâtiments fermés, aux vitres cassées et aux portes murées. Ce propos reste à nuancer car je n’ai toujours vu qu’une partie de ces petites villes : la partie proche de la gare. Même en France, les environs des gares ne sont jamais les zones les plus représentatives d’une ville.

C’est de jour que nous sommes arrivés à Chicago, en fin de matinée. J’avais prévu de profiter des quatre heures d’escale pour faire un tour assez précis dans la ville, j’en avais même imprimé le tracé que j’avais collé dans mon carnet de route. Je devais visiter une fromagerie, voir le métro aérien, passer devant un vieux théâtre et me balader dans un parc. Malheureusement, épuisée et de mauvaise humeur, les signaux étaient au rouge pour moi et je n’avais ni l’énergie ni le cœur assez léger pour déambuler dans les rues le nez en l’air. J’ai mis beaucoup de temps à rejoindre le centre de la gare et à trouver une consigne. Je voulais juste racheter quelques vivres pour le reste du voyage: en boule dans mon duvet à l’aube, j’avais grignoté des Babibel et des tortillas comme une vieille folle insomniaque dans la pénombre.  Je n’aurais donc vu de Chicago que la gare, quelques rues et bâtiments et enfin le Whole Foods Market.

La Gare de Chicago

 

Chicago vu du parking du Whole Foods Market

J’ai racheté de l’eau, du pain de mie aux raisins et me suis pris du taboulé libanais pour me réconforter de cette triste nuit.

C’est enfin qu’est arrivée l’heure de rejoindre le quai du California Zephyr. J’ai enregistré mon bagage car cette fois-ci, j’avais tout bien compris. Je me suis tenue prête pour monter dans les premiers dans le train car je voulais être certaine d’avoir une place côté fenêtre. Au final, je me suis rendu compte que le personnel de bord nous plaçait et que mon empressement de première de la file n’avait pas servi à grand-chose. Ça m’apprendra. J’ai finalement été côté fenêtre, et j’ai même eu deux places, ce qui m’a permis de très bien m’installer. D’ailleurs, les fenêtres sont si larges que j’aurais très bien vu le paysage, d’où que ce soit. Cette envie d’être bien placée m’a rappelé que j’étais une française vivant à Paris !

Le train s’est ébranlé, mon cœur aussi, et c’était parti pour une traversée de l’Amérique. Ce voyage fut comme un rêve. La beauté des paysages, l’ambiance détendue des passagers, les nombreuses rencontres et la lenteur du train qui pousse à la simple détente et la totale contemplation furent un régal durant trois jours.

Dès que nous avons dépassé Ohama, j’ai constaté la diversité des paysages. Dans ce coin là les terres sont vallonnées, recouvertes d’une prairie peu aride et d’une grande quantité d’arbres. De nombreux troupeaux de vaches noires, qui devaient je pense être des Angus, parsemaient les immenses champs. La très grande majorité des exploitations bovines que j’ai pu voir sur ma route offraient beaucoup de place aux animaux. Je n’ai vu qu’un seul de ces endroits horribles où les bêtes sont entassées et compressées entre des barrières.

La plus belle partie du voyage se situe entre Denver et San Francisco, soit pas moins de 1 500 kilomètres de paysages incroyables. Traverser les Rocheuses, l’Utah, la rivière Colorado ou encore le Nevada est tout simplement époustouflant. J’ai eu la chance d’être dans le wagon attenant à la voiture panoramique où j’ai passé la majeur partie du voyage à parler avec des gens d’une diversité aussi grande que les paysages qui berçaient nos discussions. Reginad le joueur de trompette de Chicago, Chadd l’écrivain de Salt Lake City écrivant sur la pêche, Everett l’Amish travaillant dans une scierie de l’Ohio, ou encore l’institutrice Steiner de Melbourne dont j’ai oublié le prénom mais qui était si douce et gentille. Il y a aussi tous les gens que l’on croise souvent entre les wagons ou sur le quai lors de divers escales et que l’on commence à saluer comme si nous étions tous voisins.


La première nuit, il y a eu un énorme orage. Le train a percuté un arbre tombé sur les rails. Nous avons pris du retard mais je m’en moquais, toute émerveillée que j’étais par la puissance des éclairs. Le ciel, déchiré en tous points, restait parfois blanc durant plusieurs secondes. En raison de cette histoire d’arbre sur la voie nous avons même dû arrêter toutes les machines ce qui fut l’occasion pour nous d’entendre le tonnerre gronder. J’en aurais pleuré de beauté tant tout était confortable, rassurant et superbe. J’étais comme à la maison. Une maison qui bouge et voit défiler par la fenêtre l’Amérique toute entière. C’était comme si soudain, les fenêtre étaient cette télévision que je connais depuis l’enfance et qui toujours nous plonge dans ce pays fascinant.






Sur la route, les petites villes se succédaient et chacune donnaient à voir un morceau de l’Amérique : chevaux, pick-up, bungalows de location au milieu de conifères, motels tout en longueur comme dans les films.
Peu à peu les villes furent de plus en plus rares et la nature a fini par dominer. Roches, arbres, rivière, tout était magnifique. La diversité des couleurs était incroyable.

Le dernier soir dans le train, j’ai décidé de dîner dans le wagon restaurant. Je savais que la nourriture n’y serait pas bonne, mais je voulais m’offrir le luxe de manger sur une nappe blanche au bord de la rivière du Colorado. C’est amusant car c’est le personnel de bord qui vous installe quand vous dînez seule et je me suis retrouvée avec trois garçons du New-Jersey, jouant au football américain, portant des casquettes et ayant totalement l’aspect des gens que l’on voit dans American Pie. Timide, je me serais certainement assise à une table vide. La vie est bien faite. C’était un repas très amusant et je ne regrette pas d’avoir commandé ces horribles quesadillas végétariennes et ce verre de Pinot Noir de Californie qui masquait un peu le goût du mauvais fromage.



Je dois tout de même raconter ici le moment de grâce incroyable qui s’est déroulé juste avant le repas. Je discutais avec Everett l’Amish et Chadd, qui n’était à ce moment là que l’homme à la chemise rouge de Salt Lake City. Il nous apprend alors qu’il est écrivain, et qu’il écrit sur la pêche, et que son livre vient de paraître. Je lui dis que c’est amusant car j’ai terminé de lire il y a quelques mois un livre qui m’a totalement bouleversée et qui s’appelle La Pêche à la Truite en Amérique, de Richard Brautigan. Chadd a bondi sur son siège ! Il n’en revenait pas que nous connaissions Brautigan en France, il n’en revenait pas que je connaisse ce livre précisément, il n’en revenait pas que ce soit l’un de mes ouvrages préférés. Il a alors pris son Kindle, a sélectionné le deuxième chapitre de La Pêche à La Truite en Amérique et s’est mis à le lire à haute voix dans le wagon panoramique du California Zephyr. Le soleil était rouge et couchant sur le Colorado. J’ai eu du mal à retenir les larmes qui poussaient de mon nez à mes yeux à chaque inspiration. C’était magnifique. Je n’aurais pu inventer une telle scène. Richard Brautigan lui y aurait sûrement pensé.

Le voyage est passé si vite. Je suis rentrée dans ce train mardi aux alentours de 3:00 pm pour n’en ressortir que 52 heures plus tard, à Emeryville. J’aurais pu encore y rester davantage je crois, tant je m’y sentais bien. La dernière journée, je l’ai passée avec Nicolas un dessinateur de BD de Lyon, Fleur une étudiante en commerce à Nantes et Randy un garçon de Denver venant à San Francisco pour relier à la nage Alcatraz et la baie. Nous avons tellement parlé et ri que la journée est passée en un éclair. Je devais m’arrêter à Sacramento mais finalement, pour des questions d’organisation, je suis allée au plus près de San Francisco, soit Emeryville, sans même payer de supplément. Nous avons commandé un taxi tous ensemble, les trois Français et l’Américain, pour le centre de San Francisco. Le chauffeur nous a pris tous ensemble en photo et nos routes se sont séparées. Je suis arrivée à la maison d’Elsa, et mon merveilleux séjour en train s’est doucement éloigné pour faire place à la découverte de San Francisco. L’endroit sur terre que je désirais depuis si longtemps m’accueille à présent. Le chemin qui m’y a menée, je n’aurais jamais pu l’imaginer. Le chemin est le voyage.

2 thoughts on “Traverser l’Amérique en train

super cool camille!!
petite question: ça n’est pas frustrant de filer sans pouvoir s’arrêter pour profiter des lieux qu’on traverse? t’avais pas envie de sauter du train en marche par moment? bises!

    Oui c’est certain que parfois ça donne vraiment envie de stoper le train et de descendre se baigner dans la rivière. Mais on ne peut pas tout faire en une fois. En tout cas, ça donne de bonnes idées pour de prochaines vacances.

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