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Le blog d'une cyberfromagère

Comment j’ai décidé d’arrêter d’être vendeuse en fromagerie

Publié le
En septembre 2013 je prenais un nouveau cap et quittais une voie professionnelle tracée en communication pour me plonger à corps perdu dans le monde de la fromagerie.
Les réactions à la suite de ma reconversion ont été multiples, foisonnantes, toujours positives. Je n’ai pas pu répondre à toutes, surtout les plus récentes.
La complexité d’un changement de vie ne peut se résumer en quelques lignes. Oui je devrais répondre aux gens qui m’écrivent, me demandent conseils, me demandent presque de leur fournir une validation, un feu vert pour pouvoir à leur tour changer de vie. C’est une responsabilité que je ne prends plus. Changer de vie par amour du fromage. Voilà comment tout ceci est résumé dans la bouche des gens qui parlent de moi. Oser tout quitter, prendre des risques, se mouiller, se mettre en danger. J’ai toujours acquiescé, j’ai toujours rassuré, confirmé que cela était possible, conforté les personnes que j’avais en face de moi dans l’idée qu’une autre vie est possible et qu’il suffit de se lancer. Affirmer que le parachute confortable du “sens” va tout résoudre. Donner du sens à sa vie ne peut qu’être couronné de succès.
Et bien j’ai eu partiellement tort. Je n’étais pas préparée à ce que j’ai vécu. L’année 2014 fut certainement la plus difficile de mon existence. Noyée dans une situation professionnelle qui mangeait tout le reste. J’étais devenue ce que ma fiche de paie disait de moi: une vendeuse en fromagerie. Et ce terme de vendeuse renfermait avec lui tout ce qu’il peut véhiculer. Je vendais du fromage. Je n’étais pas fromagère. C’était un mensonge et j’y avais cru sûrement beaucoup trop fort. J’étais vendeuse. Voilà une dénomination professionnelle qui mérite amplement la marque du féminin. Car être une femme entourée d’hommes est un des facteurs qui ont fait de moi une vendeuse en fromagerie. Ce milieu est un milieu difficile pour quelqu’un comme moi. J’ai été mise en orbite sur le manège de la masculinité vorace, de l’égoïsme intellectuel et de la médiocrité humaine.
J’ai perdu confiance en moi, j’ai douté de mes capacités, j’ai ramé dans l’insécurité. Les rares débris flottants auxquels je tentais parfois de me raccrocher semblaient à leur tour rongés par les mites. J’ai été naïve. Je suis naïve. J’ai cru qu’être seulement soi-même au service de quelques chose de juste et positif était une équation sans autres inconnus. Je ne comprenais pas que je parlais sans filtre, que j’étais pétrie d’un naturel qui pouvait déplaire, je n’ai pas voulu voir assez tôt que j’avais le droit d’être ainsi et que personne n’avait le droit de me juger pour ça.
J’ai voulu sortir de tout cela. Ça a pris des mois. J’ai souhaité quitter le monde du fromage. Complètement.
C’eût été un terrible forfait, un désaveu cuisant. Je pensais décevoir tous ceux qui avaient admiré ma démarche première. Et moi-même, je me décevais tellement. Cet échec me rongeait. Tout arrêter m’aurait soulagée, mais ensuite ?Alors j’ai tenu le cap. J’ai frappé à des portes. J’ai demandé de l’aide. Mon expérience ne devait pas être révélatrice de tout un monde auquel j’avais souhaité appartenir. J’ai cessé de vivre en autarcie. J’ai rencontré des gens qui faisaient le même métier que moi, dans le bonheur. Le bonheur ! Mais c’est bien ça que je cherchais. C’est pour cela que j’avais tout quitté. Je voulais le bonheur. Je voulais être fromagère pour le bonheur du bien manger, du bien connaître, du bien produire et du bien échanger. J’ai repris espoir et j’ai décidé de tenter ma chance auprès d’un endroit qui me semblait savoir accueillir le bonheur.Cet endroit existait, c’était donc vrai. Mon expérience n’était pas révélatrice. La folie dans laquelle j’ai vécu ne valait que pour elle-même. J’ai changé de fromagerie. Celle où j’étais n’était tout simplement pas faite pour moi. Ce n’était pas l’univers du fromage dans lequel je pouvais me sentir épanouie. Moi je voulais m’amuser et apprendre.Aujourd’hui j’existe en tant que crémière-fromagère. Aujourd’hui je n’ai honte ni de ce que je sais, ni de ce que j’ignore. Aujourd’hui mes idées sont bonnes. Si elles ne le sont pas, c’est qu’elles doivent être améliorées par ceux qui m’entourent : qu’ils soient collègue, clients, producteurs, fournisseurs, commerciaux, voisins commerçants. J’ai cessé de croire que je n’avais pas de légitimité. J’ai cessé de croire que je devais m’excuser d’être une femme aussi. J’ai également cessé de croire que j’allais devenir crémière-fromagère quand j’aurais enfin été reconnue par mes pairs. Ne croyez jamais que vos pairs sont ceux qui disent faire des choses auxquelles vous accéderez peut-être un jour : vos pairs sont ceux qui vous y emmènent.

Photographie par Ivy Chang https://instagram.com/ivychang/

Après avoir quitté le monde de la Communication, je découvre l’univers de la Fromagerie en tant que crémière-fromagère à Paris durant 3 ans. Aujourd’hui à mon compte, j’écris et je communique sur le fromage et l’art culinaire en général.

11 thoughts on “Comment j’ai décidé d’arrêter d’être vendeuse en fromagerie

Votre plume égale votre capacité à vous réinventer et à créer de l’espoir, c’est dire!

merci pour ces nouvelles Camille, votre force réside dans votre capacité à vous adapter, à vous écouter et à rebondir.
j’ai eu plaisir à vous voir dans une crèmerie à Goncourt, j’espère vous y recroiser 😉

je vous souhaite de garder toujours foi en vous !

la crémière du blog Say Cheese :

Très beau ! Une écriture fragile, forte et upercutante !

Quand l’amour et la quête du bonheur guident nos pas, la route est forcément longue et difficile mais bon dieu qu elle est belle !

Merci

Pauline

Bonjour,

J’envisage une reconversion professionnelle similaire à la votre. Est-il possible de vous rencontrer afin d’échanger avec vous ou à défaut d’échanger par mail?

Merci d’avance de votre réponse et bonnes vacances à vous,

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